14.04.2007
Pile et/ou Face
Richard était arrivé dans la boite de nuit avec vingt minutes de retard.
Vous vous dites que vingt minutes, pour une soirée parisienne, c'est un minimum.
En réalité, Richard détestait ne pas être à l'heure et ce soir, il n’était pas à la recherche de compagnie féminine mais il était là pour encourager son ami Fred et son groupe, qui se produisaient dans le cadre d'un festival de rock fonctionnant à l'applaudimètre. Pour sa part, Richard trouvait ce système passablement injuste, puisque ce qu'il faut dans ce genre d'évènement, ce n'est pas du talent, mais des amis.
Etant arrivé tardivement, il n'avait pu écouter que la fin de la prestation de Fred, ce qui ne l'avait cependant pas empêché de voter.
Puis, le concert terminé, Richard était allé saluer son ami pour tenter de ne pas rester seul, dans cette ambiance chaude et survoltée. Cependant, Fred devant remercier les cent cinquante connaissances qu’il avait réussi à réunir, Richard s'était rapidement trouvé de nouveau à l'écart.
Dépité, il alla commander une vodka/pomme au bar, bien décidé à se saouler pour oublier.
Oublier quoi ? Il n’en avait aucune idée précise, c'était seulement un sentiment insistant, affleurant à la surface de son subconscient.
Objectivement, Richard avait quand même certaines choses à oublier.
A commencer par sa médiocrité. Car il était médiocre.
Tout d'abord physiquement : il n’était pas très grand, mince sans être musclé, avec des lunettes et une tête de premier de la classe. A ceci près qu’il n'avait jamais été premier de la classe, ni dernier non plus. Il n'avait rien d'un génie, c’est tout.
Enfin, après des études longues (bac plus cinq en douze ans (ou presque)), il avait décroché un travail tranquille, sans responsabilité. Son poste aurait pu lui permettre de se mettre un peu en avant, mais Richard se complaisait dans sa médiocrité. Il était celui qui travaillait dans son coin, qui prenait des notes en réunion et qui se taisait.
Coté sport, c’était pareil. Richard n'était pas contre le fait de faire de l’exercice, mais juste le minimum, pour se faire plaisir, sans effort. Il abhorrait la compétition, qui le renvoyait systématiquement à son niveau plus que moyen, dans quelque discipline que ce soit.
Plus il tentait de faire des efforts, plus il se sentait être mauvais, toujours en dessous du niveau des autres.
En résumé, Richard était le français moyen, à ceci près qu'il voulait ressembler à Wentworth Miller, nager comme Franck Esposito, être brillant comme Einstein et épouser Mélanie Doutey.Mais finalement, il n’était personne, juste un homme seul, dans son coin.
Tout n’était pourtant pas si noir : après analyse des personnes présentes dans la salle, il semblait qu'il attirait tout de même quelques regards de la gent féminine, regards allant parfois avec des corps alléchants.
Mais outre que Richard était médiocre, il était aussi d'une timidité maladive ; il passait son temps à analyser les évènements, à essayer de les anticiper, et cela le conduisait systématiquement à finir seul et à rentrer chez lui dépité.
D'ailleurs, après sa troisième vodka, il décida sur un coup de tête de rentrer chez lui, sans même dire au revoir à Fred. Richard était en effet enclin à chercher absolument à sortir de chez lui, puis à rentrer chez lui sur un coup de tête, après une nouvelle prise de conscience de sa solitude.Alors que Richard aurait pu changer, avec un peu de travail sur soi et de volonté.
Par exemple, comme Greg, un autre ami de Fred que qu’il avait croisé en partant.
Greg n'était pas, à la base, foncièrement différent. Il mesurait approximativement la même taille, avait le même gabarit. Mais Greg était entouré de gens et d'amis - peut-être qu'une bonne fée s'était penchée sur son berceau, et pas sur celui de Richard.
Peut-être aussi que Greg y était pour quelque chose.
Il n'avait pas eu une enfance facile, après le décès de sa famille dans un accident de voiture. Il était à l'époque un peu gras, un peu pataud. Mais la tragédie qui l’avait frappé l’avait changé, et il avait décidé de se battre et de prendre la vie à bras-le-corps.
Il avait alors fait énormément d’efforts pour devenir plus cultivé, plus résistant, plus attrayant.
Greg avait donc étudié sérieusement, lu en abondance, appris la musique et pris des courts de tennis. Il s'était physiquement et psychologiquement renforcé.
Brun, le regard franc, un bouc poivre et sel, Greg rayonnait. Les gens avaient envie de faire sa connaissance, les femmes l’appréciaient, ses supérieurs recherchaient son avis, ce qui lui avait d'ailleurs permis de gravir rapidement les échelons.Grâce à son ascension sociale, il avait un grand appartement dans le 6ème arrondissement à Paris et roulait en Porsche.
Grâce à ses talents, il jouait dans un groupe de jazz qui commençait à être connu et se débrouillait pas mal au tennis.
Avec les femmes enfin, Greg n’était pas en reste.
D'ailleurs, ce soir, Greg avait une proie en vue, une femme grande, fine, brune, aux cheveux longs, dont le regard vert le transperçait, de l'autre bout de la pièce. Mais encore fallait-il, pour satisfaire complètement Greg que la charmante demoiselle ait également du répondant, de la finesse et de l'humour.
Greg, après avoir salué son groupe d'amis, partit donc à la conquête de son Everest du jour. Pour commencer, il proposa un verre à Claire, puisque tel était son nom.
Après les platitudes d'usage, ils firent plus ample connaissance. Il s’avéra qu’elle était une toute jeune divorcée, son mari l'ayant, trompé avec une collègue jeune à gros seins. Pourtant, les seins de Claire étaient parfaits aux yeux de Greg : ni trop gros, ni trop petits, et si ronds dans ce magnifique décolleté !
Claire travaillait dans le conseil, à La Défense , où elle réussissait plutôt bien. Elle habitait à un jet de pierre de Greg, dans un magnifique appartement ancien avec moulures, parquet et cheminée. Elle était intelligente, vive et son rire cristallin faisait le délice de son interlocuteur.
Il lui proposa donc tout naturellement de venir chez lui, pour manger un morceau. Claire, sous le charme, accepta volontiers.
Ils firent leurs adieux à Fred et partirent sous les sifflets envieux des amis de Greg.
Arrivés rue Guynemer, Greg proposa la jeune femme de monter chez lui, au quatrième étage, avec une jolie vue sur le Luxembourg.
Il lui fit faire le tour du propriétaire puis la conduisit dans la cuisine. Là, il lui prépara un petit plat rapide à base de volaille, de salade, de crème fraîche et bien sûr, des fraises à la chantilly en dessert, en guise de clin d’œil. Ils discutèrent longuement autour de ce repas, discutant vin, livres, films, promenades dominicales, amis, travail…
L'instant semblait magique et il aurait pu durer indéfiniment. Cependant, à trois heures du matin, la fatigue eut raison d'eux. Greg proposa à son invitée de rester dormir chez lui, en tout bien tout honneur, bien sûr. Cette dernière avait passé une si agréable soirée qu’elle décida d'accepter.
Tout en continuant de parler, ils se couchèrent, sans arrière-pensée, et s'endormirent doucement dans les bras l'un de l'autre.
Au matin, le soleil réveilla Greg vers onze heures. Tendrement, il embrassa Claire qui se réveilla peu à peu. Puis, avec passion, ils firent l'amour.
Remis de leurs émotions, ils déjeunèrent et allèrent se promener le long de la Seine , comme de nombreux amoureux du dimanche.
Malheureusement, c’est alors qu’ils croisèrent sur leur route Richard, fou de désespoir et complètement ivre, après une nuit passée à boire. Dans un accès de démence, celui-ci faucha Claire et Greg en même temps qu’une dizaine d’autres personnes et finit sa course folle au fond de la Seine.
PS : merci à Eponyme qui a apporté de nombreuses corrections utiles à cette nouvelle.
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